FSALE

Diégo Suarez 1966:

“Fidèle à mes promenades « sauvages » des fins de semaines sur l’île rouge, j’ai gardé en mémoire le souvenir vivace d’avoir visité un petit village de pêcheurs qui semblait vivre en autarcie profitant d'une situation géographique qui lui permettait d’être en dehors de l’effervescence de la grande ville malgache ex Diégo Suarez, aujourd'hui "Antsiranana".

 

Non loin de ce village qui attirait ma curiosité, les Italiens, comme je devais bien plus tard le constater à Djibouti, construisaient, pour une cause humanitaire, une route, « macadam cordon », qui devait relier le port de Diégo-Suarez à la capitale Tananarive et éviter ainsi les destructions continuelles des pistes provoquées régulièrement par les incessantes averses des saisons de pluies en isolant la partie Nord de l’ile pendant de longs mois.

Pour la réalisation de cet immense chantier, en dehors des engins importés sur place pour accomplir leur mission, les généreux donateurs avaient un grand besoin de cantonniers, terrassiers recrutés directement sur place et avaient imaginé pour fidéliser tout ce petit monde de construire de jolies petites maisons en forme de cube blanc, logements au confort minimum qui permettaient aux indigènes (indigène: personne née dans le pays qu'elle habite), de faire un énorme pas dans ce qu’ils appelaient avec emphase : « une avancée considérable vers le progrès ». C’était à ne point douter, pour les bienfaiteurs de la « Républica  italiana » une réelle satisfaction et un sauvetage exemplaire pour combattre la misère, un apport concret de ce que doit apporter le monde moderne aux plus démunis.

Ce dimanche matin, donc, après avoir visité le chantier, je me rends dans un petit village et m’approche d’un homme entre deux âges, accroupi devant sa cabane, construction fragile élevée sur pilotis.

 

- « Bonjour, Monsieur, comment allez-vous ? ».

Réagissant à mon originale entrée en matière, l’homme émet une sorte de grognement glutural qui signifiait bien qu’il n’était pas en mesure d’apprécier ou même d’accepter toute conversation.

Néanmoins, j’insistais lourdement en lui demandant ce qu’il pouvait bien penser de cette merveilleuse route et de la fabuleuse générosité de ces braves Italiens qui lui donnaient l’occasion de ne plus subir trop violemment ces horribles saisons des pluies…

Je lui demandais en outre, s’il pensait aller travailler au chantier comme le proposait la pancarte qui affichait une offre d’emploi aux travailleurs locaux ?

- «  Pourquoi faire ? » me dit-il agressif.

-        Mais pour gagner de l’argent, Monsieur !

-        Pourquoi faire ?

-        Pour habiter une de ces belles maisons confortables plutôt que votre cabane en feuillage !

-        Et après ?

-        Avoir une grande famille.

-        Et après ?

-        Développer grâce à la route un commerce, une liaison sur « Tana ».

-        Et après ?

-        Après ? Vous serez bienheureux, confortablement installé, vous aurez tout ce qu’il vous faut pour vivre heureux.

-        C’est déjà ce que je fais ! »

 Je venais de recevoir une belle leçon, je compris rapidement, au fur et à mesure que la conversation se prolongeait que pour notre homme, le bonheur ne pouvait cotoyer le « progrès » qui s’offrait à lui.

Ainsi ce pêcheur, avec ses simples mots m’expliquait que sa vie se limitait à continuer de vivre à la manière de ses ancêtres, sans désirer autre chose que ce qu’il ne possèdait déjà.

Je demandais à mon interlocuteur s’il n’avait pas envie de voyager, de voir des pays.

Il me répondit à nouveau :

« Pourquoi faire ? je suis arrivé ! Ce n’est pas le cas de mes enfants, contaminés par ce que vous appelez pompeusement « le progrès ». Pour eux, la vie est devenu un perpétuel voyage. Comme les oiseaux, ils ont été appelés à quitter leur nid au village de leur enfance pour voler de leurs propres ailes. Ils vont découvrir l’amour et fonder une famille. Ils vont apprendre un métier et subvenir à leurs besoins matériels. Tout cela n’est pas suffisant, ils vont rencontrer bien des obstacles. La maladie peut surprendre, l’amour peut s’éclipser, leurs proches peuvent mourir, ils ne seront jamais certains de toujours pouvoir faire face aux difficultés matérielles. Ils vont découvrir qu’il est difficile de trouver un travail qui les épanouisse en profondeur. Au fil de leur vie, ils vont apprendre à survivre pleinement, les yeux ouverts avec des peurs, des colères, des frustrations, des jalousies, des découragements. Ils devront choisir les bonnes personnes pour partager leur quotidien ».

Je restais sans voix, abasourdi devant les paroles de cet homme simple. Je ne pouvais imaginer, en arrivant dans le village en voyant cet homme accroupi qu’il puisse avoir autant de réflexions en tête et autant de sagesse en lui.

Depuis, et toujours lors de mes voyages à travers le monde, je n’ai plus jamais regarder un être humain sans avoir une pensée pour mon pêcheur philosophe.

CM 

 

Epilogue:

Ah, la philosophie des gens simples… la vox populi si pleine de sagesse. C’est vrai, souvent les gens de modeste condition ont une philosophie de vie  forgée au jour le jour,  face aux vicissitudes imposées, aux difficultés rencontrées, et aussi aux petits bonheurs du quotidien. Et ils n’en demandent pas plus. Cela peut paraître bon et sage… mais ce conservatisme comporte ses lacunes, ses défauts, ses vices. S'il semble acquis comme vrai, par beaucoup, qu’une vie près de la nature, sans matérialisme, sans consumérisme est une vie heureuse, il ne faut pas exclure le nécessaire progrès apporté par la technologie et la science. Notre pêcheur Malgache, n’a comme seule limite que l'horizon de la mer et s’interrogeait sur les bienfaits de la « civilisation » dans laquelle vivaient ses enfants. Il semblait croire, entre autres, que dans la forme de vie qu’ils s’étaient choisie, ils allaient rencontrer la maladie, la perte des proches… et dans ce village de pêcheurs il n’y aurait-il jamais de malades, de morts ? Bien entendu que la position défendue par le pêcheur accroupi, comporte de bonnes propositions, mais à mon sens, tout n’est pas à prendre pour de l’argent comptant, le conservatisme a ses limites.

A votre réflexion…

 

Réaction:

"Christian, bonjour.
Le récit est criant de vérité, authenticité du vécu; lors de mes petites années dernières, j’avais ouvert et mis en gérance un village nature de 6 bungalows, à 1km de Ramena, côté montagne et avec plage privative. Mon gérant avait noué des contacts avec un pêcheur pour être tous les jours alimenté en poissons frais et j’avais sympathisé avec ce brave homme, qui avec des années de recul, ressemble trait pour trait à celui du récit: originaire de Diégo, dans la cinquantaine, sa famille originaire du Sud-Est de madagascar, tribu de Vezo, pêcheurs professionnels, était venue à Diégo lors de l’arrivée des légionnaires, pour vivre et gagner de l’argent et son grand père et son père alimentaient entre autre, la Caravelle… très connue des Anciens légionnaires qui ont fait Diégo.
Ton vécu est criant !"

Yves Galves, Président de l'AALE Puyloubier

 

 

 

 

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