FSALE

PYC et moi, nous avions souhaité, en son temps, réaliser une nouvelle BD au titre curieux: "le tuyau de la gouttière", mais trop de choses venaient s'accumuler à notre temps libre et ne nous permettaient pas de concrétiser ce projet qui ne verra probablement pas le jour.

Pour la "Saga de l'Eté", nous vous livrons pour votre distraction quelques planches et le scénario.

Bonne lecture !

 

 

A Ali Sabieh, village isolé de la République de Djibouti, dans le camp de la Légion, avait été dressé les plans de logements officiers, sous-officiers et fait tout le travail architectural. Mais comme toujours, tout avait été fait trop vite. Le commerce était impatient de s’installer, l’administration du Génie est arrivée en retard.

Les terrassements étaient exécutés sur un emplacement d’un accès difficile, mais judicieux qui mettait à l’écart du camp, sur le flanc d’un chainon rocheux, un quartier de plaisance dominant la ville militaire et la bourgade indigène qui entourait celle-ci.

Mais le problème, assez ardu, à première vue, venait de l’emplacement même de cette cité avec la création d’un minimum de végétation, cependant il y en avait bien d’autres à résoudre auparavant.

Pour ces logements d’officiers, le Génie possédait quelques gabarits dont il se sert indifféremment à Djibouti, aux Comores ou en France métropolitaine. Des plans étaient disponibles, très étudiés, ils décrivaient le montage sans laisser le moindre détail. Ils sont l’oeuvre de polytechniciens à qui, il ne viendrait pas l’idée de demander d’être des artistes.

Le logement se présentait en maison de trois pièces pour les officiers et sous-officiers mariés. Légitime épouse du lieutenant Narvik, Marlène avait à ce titre choisi avant tout le monde. Elle jeta son dévolu sur la dernière maison, en direction du grand Bara. Elle était à l’identique des autres, un cube blanchi à la chaux, avec une porte et trois fenêtres étroites coiffé d’un toit en tôle ondulée.

Bien qu’il disposât de l’immensité du site, le Génie avait aligné les cubes à cinq mètres les uns des autres, mais une distraction du conducteur de travaux plaça la dernière habitation à une distance relativement importante des précédentes. Ca lui donnait une allure de villa indépendante.

L’ambiance de tout ce petit monde entrait en ébullition autour du 15 mai de chaque année, passé cette date, les épouses partent en Métropole dans leur famille ou au centre de repos d’Arta, situé au bord de la mer rouge à quelques kilomètres seulement de Djibouti. La compagnie prenait son tour à renforcer, au Sud, l’action des postes et procédait aux opérations de police nécessaires dans ce secteur.

L’exode des épouses et autres compagnes commence quelques jours avant le départ des militaires. Portes et volets se ferment dans le quartier des "mariés" jusqu’au milieu de l’automne.

Ne reste au camp, qu’un faible détachement chargé de la garde du camp et de son entretien, un sous-officier choisi parmi ceux dont la santé est déficiente écope de la « corvée » d’en prendre le commandement.

Marlène, cette année là, partit dans les dernières, son mari n’ayant plus à y revenir, elle boucla la maison et lui reprocha vivement, tandis qu’il l’accompagnait au car, de n’avoir jamais signalé à qui de droit que le tuyau de la gouttière était disloqué, quand il pleuvait, une rigole mal placée avait abimé le crépi. Très méticuleuse de par ses origines autrichiennes, elle avait la coquetterie de son petit logis.

- Je suis sûre, mon Mari, que vous allez encore oublier ! dit-elle à Adolf avec une pointe d’humeur.

Aussi se loua t-elle de rencontrer le capitaine Riezdabord qui conduisait également sa femme au car.

- Capitaine, votre adjoint se refuse à faire réparer la gouttière. S’il pleut cet été, notre façade est fichue.

- Marlène, voyons, je vous prie, protesta le ieutenant, n’ennuyez pas le capitaine avec cette histoire !

- Votre épouse à raison, il faut que cela se répare, mon lieutenant, répondit Riezdabord en baisant la main de Marlène.

- Comptez sur moi ma petite Dame. Je vais donner des ordres, puisque mon Adjoint n’en est pas capable !

Il avait juste quelques consignes à passer à l'adjudant-chef Merkens, désigné pour rester à Ali Sabieh à la suite d’un malencontreux accident de voiture sur le grand Bara. Relevé avec une jambe cassée il était encore dans le plâtre.

- Mon Adjudant-chef, je vous signale la maison du lieutenant Narvik, lui dit le capitaine. Sa femme se plaint de je ne sais quels dégâts de gouttière et de façade. L’adjudant de casernement ne doit pas se fatiguer souvent à aller voir ce qui se passe là-haut. Secouez lui les puces ! Et que tout soit remis en état à notre retour, je l’ai promis. Vous avez « carte blanche » quant au prix que cela coûtera.

Cinquante six ans, célibataire, endurci et affligé d’un terrible accent du Nord de l'Allemagne, l'adjudant-chef Merkens, dont les gestes de bravoure ne se comptaient plus, enrageait d’être laissé à la traîne, sur la touche pour la première fois. Mais tout ordre à ses yeux était indiscutable, sa jambe ne lui permettait pas de s’aventurer au delà des environs immédiats de son bureau où il s’était fait dresser un lit de camp. Il ne pouvait aller lui-même constater les dégâts de la maison des Narvik sur le mamelon escarpé.

Il était donc, dans ses fonctions, de faire prendre à l’adjudant Sapato, chargé du casernement, cette affaire au sérieux.

- Une sacrée chance que vous ayez eue, de ne pas tomber sur le Capitaine, mon adjudant. Il fallait l’entendre ! une baraque toute neuve et qui se déglingue de partout ! L’incurie comme toujours ! Le « je-m’en-foutisme ! d'un sous-officier abruti par l’alcool ! je le casserai, qu’il m’a dit le Capitaine ! et il a raison. Vous aurez affaire à moi, si ce n’est pas proprement réparé et en vitesse ! Voilà un bon pour les travaux, vous y inscrirez ce qu’il faudra ! Vous pouvez disposer.

Vieux serviteur devenu sédentaire, l’adjudant Sapato avait pour principe et par expérience, en cas de cataclysme, de courber le dos sans protester, la vie lui ayant appris que tout passe et qu’on ne gagne jamais rien, même quand on à raison, contre un supérieur. Il est vrai que son intempérance était de notoriété publique et il avait l’habitude de se l’entendre reprocher. Il reconnaissait aussi qu’il n’était pas allé souvent contrôler ces logements de mariés. Enorme et congestionné, il se déplaçait correctement, mais la moindre grimpette lui coupait le souffle et c’est pour cette raison qu’il avait renoncé à s’aventurer sur les sentiers de chèvres. Ainsi donc, la surveillance de ces « dépendances lointaines » du camp incombait-elle au sergent Verlusconi d’origine italienne qu’on avait sur sa demande, affecté à titre provisoire, faisant valoir qu’il lui fallait de l’aide pour mener à bien les nombreux travaux auxquels il devait s’acquitter en l’absence de la Compagnie.

Sapato avait voulu rendre service au sergent Verlusconi qui tenait, pour des raisons sentimentales à ne pas s’éloigner d’Ali Sabieh. Ces raisons se nommaient "Aïcha", elles se présentait sous les apparences voluptueuses d’une jeune femme fine, image de petite sainte du temps des martyrs que verlusconi avait extraite, contre son gré, de la bourgade indigène. Jaloux hors de raison, Il ne pouvait la quitter d’une semelle.

Sapato eut, avec lui, une explication orageuse :

- C’est comme ça, bougre de salaud, que tu me remercies ? Je vais t’apprendre à faire ton boulot ! Le crépi du haut en bas, a foutu le camp chez le lieutenant Narvik, il n’y a plus de toit et des lézardes dans les murs que tout le monde voit sa femme à poil, quand elle prend sa douche ! Mais naturellement, tu n’en sais rien et tu t’en contrefous ! Tu auras de mes nouvelles si dans quinze jours tout n’est pas flambant neuf là-haut. Débrouille-toi avec ce bon !

Verlusconi qui s’éloignait le moins possible de l’endroit où il avait installé Aïcha, ignorait si la baraque des Narvik était debout ou non. Il était prêt à tout sauf, à laisser Aïcha seule. La seule solution à ses yeux était de s’en remettre pour ces travaux, à quelques légionnaires de confiance. Mais le Régiment n’avait pas laissé en base arrière les meilleurs, que des éclopés et des vieux, la plupart étant déjà pris aux travaux d’entretiens à travers le camp. Il finit par mettre la main sur Carl-Heinz Fritz et sur Sancho Pancha. Haut comme une échelle et pas très costaud, Carl-Heinz Fritz, allemand de naissance, était resté au camp suite à une bronchite chronique et Sancho Pancha, petit gros d’origine espagnole pour les mêmes motifs que ceux de l’adjudant Sapato. Sancho n’était absolument pas bilieux pour deux sous, il prenait la vie comme elle venait en se gardant bien de contrarier un destin qui pourrait ne pas lui convenir.

- Vous irez d’abord vous rendre compte sur place de ce qu’il faut, leur expliqua verlusconi. Ensuite, vous remplirez ce bon et je vous donnerai un camion pour aller chercher le matériel au parc du Génie à Djibout. Vous serez dispensé de corvée, de garde et d’appel. Vous irez installer votre tente là-haut. Tout ce que je vous demande, c’est que d’aujourd’hui a dans quinze jours, la maison qui est à rebâtir de fond en comble soit prête.

S’adressant à Sancho, fritz déclara que “C’était, peut-être, le filon idéal qui se présente, pas de chefs aux alentours, une mission de rêve…”

Ils se rendirent immédiatement sur les lieux et il leur sembla qu’il y avait très peu de chose à faire.

- C’est vraiment le filon, déclara Sancho. On va dire qu’il faut au moins un mois. Le bon, cela va de soi, devra comporter des marchandises en quantité suffisante pour justifier ce délai. C’est ainsi que ni le sergent, ni l’adjudant, ni l'adjudant-chef ne trouvèrent leur demande exagérée. Nos deux légionnaires revinrent avec un camion plein, ils passèrent deux jours forts pénibles à donner autour de la maison des Narvik l’aspect d’un authentique et important chantier.

Ils dressèrent leur tente et organisèrent leur campement.

- Ce qui serait bien, dit Fritz, ce serait de faire la popote dans la maison.

- Rien ne dit, que nous n’aurons pas à travailler à l’intérieur, renchérit Sancho. Il faut demander la clef.

Mais la question ne se posait pas, le lieutenant Narvik l’avait emporté avec lui. Sancho haussa les épaules, il mettait un point d’honneur, en vertu de ses antécédents, à ne pas se laisser arrêter par un obstacle aussi puéril qu’une serrure de série. Il en eut raison en moins de deux.

Une visite domiciliaire s’imposait, pour vérifier l’état du bâtiment. Elle conduisit Sancho tout droit à la découverte d’une cinquantaine de bouteilles de vin placées judicieusement au fond d’un placard.

- Je n’y aurais pas touché si on nous avait fait confiance en nous laissant la clef.

Mais puisqu’en se méfie de nous, j’ai le droit d’en boire une.

Fritz qui avait pénétré dans la chambre de Marlène était très ému.

- Je la connais bien ! C’est une très jolie femme, tu sais ! Murmura t-il, en extase devant une photo. Il faut faire quelque chose pour lui arranger sa maison.

Sancho, le lendemain partageait cet avis, en fait, il avait bu une seconde bouteille et prévoyait qu’au bout du mois la réserve du lieutenant serait liquidée. Il estimait indispensable de lui fournir un travail utile en compensation de ce dommage. Mais ici commença leur embarras. Tout à première vue était en excellent état. En vain ils en firent le tour; ils ne trouvèrent rien à réparer.

- Ce sont les murs blancs partout qui doivent l’ennuyer, cette belle femme, opina Fritz, en désespoir de cause. Les villas, d’habitude, c’est jaune, bleu ou rose.

Puisqu’on a de la peinture à profusion on pourrait rendre ça un peu plus coquet.

- Allons y pour la peinture ! répondit Sancho qui n’était pas contrariant.

Ils étudièrent avec le plus grand sérieux du monde une teinte seyante à la blondeur des cheveux de Marlène.

- Un rose un peu soutenu pour que le soleil ne la fasse passer, dit Fritz.

Un premier essai sur un côté de la maison leur parut satisfaisant. Ils se mirent à l’ouvrage…

Sancho trouva même des draps et ils dormirent dès lors dans le lit des Narvik.

Mais il va sans dire que cette « hospitalité » augmentait d’autant leurs obligations vis à vis des maîtres de la maison.

- On donnera aussi un petit coup à l’appartement, décida Fritz.

De petits malheurs étaient inévitables. Sancho, on se balançant dans un fauteuil, l’écrasa. Ce fut tout bénéfice pour Marlène quand Fritz renversa une potée de haricots sur la commode: elle avait bigrement besoin d’être repeinte et fut transformée en petit meuble rose digne des meilleurs magasins de Djibouti.

Pendant le temps, l'adjudant-chef Merkens s’inquiétait et fit appeler l’adjudant.

- Avez-vous perdu la boule, Sapato, ou vous ne dessoulez plus ? allez-vous m’expliquer ce que vous êtes en train de faire là-haut ?

- On répare la maison du lieutenant. Mon Adjudant-chef !

- Qui vous a dit de la repeindre ? Et de cette couleur là surtout ? Qu’on la reblanchisse et dare-dare si vous tenez à vos galons ! Je vous demande à quoi ça ressemble ?

De loin, l’intervalle un peu plus large qu’on lui avait accordé détachait discrètement auparavant la maison des Narvik de l’enfilade des autres habitations édifiées.

Maintenant, elle avait l’air d’une grosse fraise écrasée, on ne voyait plus qu’elle, rutilante sous le soleil, au milieu du paysage.

- C’est rigolo un moment ! dit l’adjudant au sergent Verlusconi, tu te fous un peu trop de moi ! éructa Sapato, à deux doigts de l’apoplexie. Si tu trouves malin d’avoir barbouillé la bicoque avec cette couleur, moi pas. Alors je t’avertis, c’est ta dernière chance : lessive, repeins, fais tout ce que tu voudras, mais que ça redevienne blanc.

Impossible cette fois pour Verlusconi de ne pas s’appliquer le voyage. Le sergent décida, la mort dans l’âme, après avoir bouclé Aïcha à double tour que Sancho et Fritz ne l’emporteraient pas au paradis...

Ceux-ci se défendirent de leur mieux. Ils avaient cru bien faire. Du reste, ils n’avaient pas chômé, dans la maison plus rien ne tenait. Le sergent Verlusconi reconnut que la couleur mise à part, l’ensemble avait bonne apparence. Encore ignorait-il de ce qui l’attendait à l’intérieur. Nos deux compères introduisirent le sergent lui disant :

- Ce sera un secret à trois, désormais.

- Eh ! bien vous ne manquez pas de culot, vous deux ! Vous vivez dans la maison ?

- Il faut bien, lui répondit Fritz, puisqu’on y travaille.

L’impression de Verlusconi ne fut, cependant, pas défavorable. Ces panneaux roses, ces meubles roses, ne manquaient pas d’un certain charme féminin.

- Et ce n’est pas fini, dit Sancho ! Il reste encore beaucoup à peindre.

Il faisait chaud, il déboucha une bouteille.

- Où as-tu pris ça ?

- Un héritage, Sergent, j’avais une grand-mère dans le pinard !

- Chacun son goût, reprit Verlusconi, distrait. J’aime bien en fin de compte cette couleur, il n’y a rien à dire, mais en bas, ils n’aiment pas, alors il faut refaire l’extérieur. Les menaces de l’adjudant Sapato avaient porté. Il lui parut dangereux d’abandonner les deux complices à leur inspiration. Mais il en était embêté à cause d’Aïcha.

- Amenez-la, Sergent, lui proposa Sancho. Elle ferait un peu de ménage et de cuisine…

Le sergent y pensait justement. Ce fut un secret à quatre. Ils sortirent d’autres assiettes, d’autres verres et de nouveaux draps. On se serra dans le lit.

Une petite vie de famille s’organisa. Le jour, tout le monde travaillait à l’air libre.

Pendant les heures chaudes, on fignolait à l’intérieur. Après le souper, Aïcha essayait les robes et les chapeaux de Marlène, ce qui amusait beaucoup Sancho.

Tous les deux jours, le sergent Verlusconi descendait au camp pour rendre compte à l’adjudant des progrès des travaux.

Pendant ce temps, Sancho s’envoyait Aïcha et il n’eut tenu qu’à Fritz d’en faire autant. Mais Fritz piquait une crise sentimentale: il était devenu amoureux fou de Marlène, il lui repassait tout son linge en le parfumant avec l’eau de Cologne qu’il avait trouvé dans les toilettes. Ce qui n’allait pas du tout, c’était le blanchissement de la façade. Le sergent ne pouvait plus cacher à l’adjudant qu’il avait perdu tout espoir d’en venir à bout.

- On a beau passer des couches et des couches, la couleur rose réparaissait toujours.

Sapato s’arma d’une paire de jumelles, il constatait que ça donnait un rose à la fois gueulard et sale, un rose de viande quand elle ne sent pas bon.

L’heure était aux grandes décisions.

- J’y vais annonce Sapato !

- Je vous préviens, mon Adjudant, on a dû ouvrir la maison pour mettre un peu de matériel à l’abri et parce qu’il y avait pas mal à bricoler dedans…

- Au trou que vous finirez tous les trois, s’il manque quelque chose !

- Pour ça, pas de danger ! Vous verrez on a fait une maison impeccable et il y avait du boulot.

Ruisselant et épuisé, l’adjudant contempla longtemps la façade en silense. On ne peut que s’incliner devant certaines fatalités.

Il comprit qu’il n’y avait vraiment plus rien à faire, que c’était inutile d’insister. L’abominable rose avait tourné à la vomissure de chat, le rendait accablant.

L'adjudant entra dans la maison. Sa stupeur alors ne connut plus de bornes. Tout y était rose, le murs, les meubles, les vases, les lampes, même les casseroles. On nageait dans le rose, on en buvait par les yeux jusqu’à en être ébloui, il ne savait s’il fallait s’en réjouir ou tout simplement prendre la fuite pour éviter de défaillir d’écoeurement.

- L’erreur serait de juger ça avec des goûts masculins, expliqua verlusconi, c’est conçu pour une femme, dans le genre boudoir…

- Il y a du travail fait, ça on ne peut pas le nier, finit par concéder l’adjudant.

Il resta toute la journée avec l’équipe, autant aller jusqu’au bout.

Sancho risqua le tout pour le tout :

- Du vin, mon Adjudant ?

- Que le lieutenant me signale la disparition d’une seule bouteille et tu pourras te commander un râtelier ! annonça Sapato, le poing levé.

Il en profita pour donner un coup d’oeil aux maisons voisines et en visiter une ou deux dont il détenait les clefs. Il pria Aïcha de venir l’aider à mettre un peu d’ordre et le sergent Verlusconi n’osa protester. L’apparition imprévue de la jeune femme, qui étouffait dans l’armoire, avait failli très mal tourner. Mais l’impression générale fut que l’adjudant s’attardait bien longtemps avec elle.

De bonne humeur, il feignit de ne pas entendre les cris d’Aïcha qui encaissait à l’écart une raclée magistrale. Il fut d’avis sur le soir que la vigne vierge peinte sur la façade faisait le meilleur effet, elle entourait la maison avec des spirales, de grosses touffes d’herbes, par endroit des espèces de balançoires de feuillage encadraient les fenêtres. Fritz la peupla d’oiseaux exotiques : perroquets, canaris. Sancho suspendit près de la porte une lanterne vénitienne d’un rose douteux. Dans la salle à manger, il peignit une frise d’éventails et de pipes. Au dessus de la coiffeuse rose, où le dos des brosses aussi était devenu rose, il calligraphia sur un ruban qui se déroulait, « Je me fais belle pour toi », une banderole traversant des nuages roses allait de l’emplacement où dormait le lieutenant au chevet de sa femme annonçait : « Deux petits dodos et un grand amour ».

On ajouta des fleurs partout, le plafond représentait le firmament, avec le soleil, la lune et tous les astres. Dans la salle à manger il y avait un meeting aérien d’avions de divers types.

Les seuls ennuis vinrent d’Aïcha qui s’était beaucoup plu mais que ces nouvelles décorations la remplirent d’une réelle épouvante, elle voyait des fantômes partout.

- De loin, du reste, on ne peut pas se rendre compte, c’est de près qu’il faut voir ça, dans les détails. Et surtout, il faut entrer ! Car nous sommes entrés, bien entendu : tout laisser pourrir à l’intérieur pendant qu’on reconstruisait ce qui se voit, c’était pas du travail.

Ainsi, s’exprimait l’adjudant Sapato dans l’espoir de calmer l’irritation de l'adjudant-chef, planté quotidiennement sur ses béquilles à la sortie du camp pour voir si la couleur s’atténuait.

Mais on s’habitue à tout, tout compte fait, ce rose, le frappait beaucoup moins.

Un beau matin, il décida d’enfourcher un âne, le cheval lui étant interdit, et c’est dans cet équipage qu’il apparut là-haut, après une pénible ascension aussi dure pour lui que pour sa monture, devant la maison des Narvik. Sapato qui l’avait accompagné n’avait plus un poil de sec.

- C’est beau, dit l'adjudant-chef, mais ça fait un drôle de genre.

- L’intérieur est encore mieux répondit l’Adjudant.

Verlusconi précisa à nouveau qu’il s’agissait d’un intérieur féminin. L'adjudant-chef entra avec l’âne dans la maison. Il fit peu d’observations, les avions l’amusèrent. En fait, il n’avait jamais eu d’intérieur, les seules personnes du beau sexe qu’il fréquentait recevaient leurs amis dans des chambres d’hôtel, il ne voyait pas d’inconvénient à ce que des femmes plus huppées se complussent à vivre dans du rose avec toutes sortes de décorations bizarres. Seule la façade le chiffonnait

- Ca ne peut pas aller, déclara t-il. Un toit en tôle ondulée avec des murs roses ça fait maison publique. Il faut ajouter quelque chose ou peut-être changer le toit.

C’est ainsi que l'adjudant-chef fut responsable d’un toit rayé vert et jaune à la façon d’un parasol. Interprétation à laquelle les ondulations de la tôle se prêtaient admirablement. Fritz couronna le tout d’une girouette, faite d’un coeur pourpre traversé d’une flèche dorée.

La petite maison rose reflètait toujours autant la lumière. Mais surtout, les Narvik ne voulurent pas y entrer. Elle ne convenait pas. Même aux lieutenants de crainte pour eux de devenir fous. Le fait qu’elle restait inoccupée n’impliquait pas dans l’esprit du capitaine Riezdabor qu’elle fût inutile. Les étrangers de passage intrigués, demandaient à la visiter. C’était devenu un but de promenade.

Par ailleurs, elle se détachait si bien dans l’horizon qu’elle figura sur la carte du Sud. On peut en conséquence affirmer que Ali Sabieh, grâce à ce petit édifice, a fait avec éclat son entrée dans la géographie et dans l’histoire. C’est un rôle autrement important, pour une maison, que d’abriter un ménage fut-il d'officier.

En fait, que des sanctions infimes furent prononcées à l’encontre des responsables. Mais, le lieutenant Narvik et sa femme sont les seuls à qui il vaut mieux ne pas reparler de la maison rose. Et pourtant que n’avait-on inventé pour les recevoir ! même des palmiers en zinc avec des feuillages du même métal.

Tout le monde était là, attendant le lieutenant et son épouse que le car ramenait.

L'adjudant-chef Merkens, pour la première fois sans canne et avec ses seize médailles pendantes, l’adjudant Sapato fin saoul, le sergent Verlusconi flanqué d’Aïcha enceinte, Fritz ravi et Sancho qui s’en foutait.

Madame Narvik à la vue de sa maison s’évanouit. Réveillée, son charmant visage devint pâle, ses yeux d’habitude tendres lancèrent des flammes. Elle frémissait d’indignation et de colère en expliquant d’une voix de soprano que dans cette baraque hallucinante, où elle n’avait reconnu aucun objets familiers, où une horde de déments et d’ivrognes avait tout camouflé, maquillé, un seul détail n’était pas touché, une seule chose restait intacte : personne n’avait songé à réparer le tuyau de la gouttière...

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