Véhicules de légendes
CRABES ET ALLIGATORS un destin mêlé.
1ère partie
Le théâtre indochinois qui s'ouvre en janvier 1947 est considérée, à juste titre comme celui du grand REC. Le régiment (Portion centrale, 1er et 2e GA) comprendra jusqu'à 18 escadrons (en 1954) de tous types, équipés de véhicules variés et surprenants.
Avant d’aborder les deux véhicules emblématiques de ce conflit rappelons pour mémoire que le REC a été doté dans ce conflit d’une diversité de véhicules terrestres, fluviaux ou amphibie assez impressionnante : Bren-carrier, AM Coventry, chars H 39, scout-car Humber, camions Chevrolet et GMC, jeeps, AM M8, half-tracks, M24 Chafee. Un train blindé, le N°1, sur la ligne Tourane – Dong Ha. La partie fluviale ou maritime n’est pas en reste avec des vedettes blindées de 8 m, une jonque de reconnaissance, des vedettes FOM (France Outre-Mer) de 11 m, une pinasse en bois de 7 m, des radeaux en bois de type M2, des sampans en bambous.
Il y a parfois des véhicules qui prennent une place tout à fait particulière dans les conflits. L’Indochine, ce théâtre si particulier n’échappe pas à cette règle et deux véhicules au-delà de tous les autres ont marqué leur passage dans les troupes françaises et dans la Légion étrangère, le CRABE (M29) et l’ALLIGATOR (LVT 4).
LE M29 surnommé le CRABE
Le M29 Weasel est une chenillette construite par la firme automobile Studebaker dans son usine de South Bend, dans l'Indiana (U.S.A), de l'été 1943 à l'été 1945 en 15 000 exemplaires environ.
La firme Studebaker reçut en mai 1942 un contrat pour un véhicule adapté au transport sur la neige et la glace. Deux véhicules chenillés, les T15 et T24 Weasel, constituent les prototypes du M29, industrialisé en 1943. Les 4 476 premiers exemplaires étaient du type M29, tandis que les 10 647 suivants étaient du type M29C, ces derniers pouvant recevoir un équipement amphibie les destinant aux régions marécageuses.

La chenillette Weasel fut utilisée par l'armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale pour le transport de troupes, de blessés, et de matériel. L'engin fut affecté à d'autres missions, la reconnaissance, la pose de lignes téléphoniques, le ravitaillement, les patrouilles et le sauvetage, principalement en Alaska, au Canada, au nord des États-Unis, en France, Italie, Belgique, Allemagne, ainsi que dans le sud-est asiatique.
Le M 29 trouve son premier emploi dans la conquête des Îles Aléoutiennes (Pacifique Nord) entre 1942 et 1943.
Les M29C furent utilisés par la suite par l'armée française de 1946 à 1962, d'abord par le Corps expéditionnaire français pendant la guerre d'Indochine (où il reçut le surnom de CRABE), puis lors de la guerre d'Algérie, les derniers exemplaires étant stockés à Madagascar.
Quelques-uns de ces véhicules terminèrent leur carrière aux expéditions polaires américaines, australiennes ou encore françaises. Les Expéditions polaires françaises en utilisèrent ainsi une cinquantaine, de la fin des années 1940 au début des années 1990, tant en Arctique (Groenland) qu'en Antarctique (terre Adélie principalement), surtout en version M29C.

Ils serviront d'inspiration pour construire une version modernisée française, le HB 40 surnommé Castor et mis en service à partir de 1967.
UTILISATION
Dans sa version M29C, des caissons de flottabilité sont greffés à l'avant et à l'arrière de la coque. Il est notamment utilisé sous cette forme en Allemagne en 1945. Il est classé par les officiers du 1er REC comme Jeep chenille. La propulsion est assurée par les chenilles et la direction par deux safrans relevables. Un brise lame également relevable épouse la forme de la coque mais l'habitude de s'en servir de siège l'a souvent déformé. Des jupes latérales (garde boue) recouvrant la partie haute des chenilles devaient canaliser le flux d'eau et augmenter la vitesse. Mais se transformant en piège à boue, elles doivent être remontées en cas de rencontre avec des herbes flottantes. Elles sont parfois déposées.
La vitesse théorique sur l'eau est de 6 km/h et de 40 km/h sur terrain dur. Long de presque 5 m, il pèse 2,7 t en charge. Le moteur est un Studebaker de type Champion à 6 cylindres de 65 cv, essence. La boîte de vitesses est à 3 vitesses normales et 3 réduites après crabotage du réducteur. Les chenilles sont faites de 2 courroies de caoutchouc armées de câbles d'acier. Sur les courroies sont fixées des patins nervurés formant aube. Dans les faits, il y aura trois types de chenilles différents.
L'autonomie est de 175 miles soit 281 km sur terre et dans une eau calme, avec une consommation de 12 litres par heure, celle-ci est de 56 miles soit 90 km. En rizière ou marais, la distance parcourue est diminuée du fait de la pénétrabilité plus difficile. La fragilité du train de roulement limite les déplacements importants sur route à 5 ou 6 km. Il est donc parfois nécessaire de les transporter sur des remorques appropriées, sur camions ou sur bateaux.
Le CRABE peut être facilement transporté sur un camion GMC, Dodge T110 Canada, Diamond ou dans un LVT. Dans le cas du camion, pour gagner du temps, il est préférable de le positionner en contre-bas en évitant ainsi l'utilisation de rampes.
Pour les déplacements nautiques, un LCT[i] peut transporter 25 CRABES et les débarquer sur une plage propice en seulement 10 min. La navigation en mer reste périlleuse (et interdite) du fait du très faible plat-bord.
La progression en rizière n'est pas aisée s'il n'y a pas assez d'eau pour flotter et, ou si, la vase manque de consistance pour permettre aux chenilles d'y trouver une adhérence suffisante. Les herbes flottantes peuvent facilement bloquer les déplacements : bourrage des chenilles. Les CRABES peuvent facilement sortir de l'eau à condition que l'accès à la berge soit en plan incliné. Ils peuvent grimper des pentes de 30 à 40° mais en raison de la faible hauteur d'attaque des chenilles, un obstacle présentant un bord franc de 35 à 40 cm les arrête. De plus, les rachis (canaux) sont parfois sujets aux marées. L'utilisation du cabestan peut-alors permettre à l'équipage de se sortir d'un mauvais pas. Toutefois, il est rare de trouver un arbre à proximité et il y aura lieu d'aménager la berge. Dans ce cas, le peloton et parfois l'escadron seront obligés de se resserrer pour passer en colonne.
La faible épaisseur des tôles rend la coque vulnérable aux chocs. La rouille attaque fréquemment les lignes de soudure des compartiments étanches. Ceux-ci doivent donc être débarrassés dès que possible de toute trace d'eau (7 bouchons de vidange à gauche, 1 à droite). Une pompe d'épuisement est intégrée dans le lot de bord.
Certains organes moteurs fragiles, demandent une attention particulière, et leur accès est délicat. Après deux à trois jours d'opération, une journée d'entretien est nécessaire.
Malgré ces restrictions, grâce à sa vitesse, il couvre en moyenne 50 km par jour, ne passant jamais au même endroit et n’étant astreint à aucune servitude d'itinéraire, il surprend l'adversaire et doit son invulnérabilité relative à sa mobilité.
L'équipage se compose de 4 hommes : un chef de voiture, un pilote, un tireur et un radio. Son armement (après une adaptation des ateliers du GEC) est soit un FM Bren ou une mitrailleuse Cal. 30 (7,62 mm Mle 1919) munie d'une longue crosse. Il a été tenté d'installer une mitrailleuse de calibre 50 (12,7 mm), mais à cause de son poids et de son encombrement, cette formule a été abandonnée.
Dans chaque peloton (6 engins), on trouve un CRABE armé d'un mortier de 60 mm, dont la plaque de base est posée sur des tapis de caoutchouc. Les jambes du bipied ne sont pas fixées.
Des canons sans recul (SR) de 57 mm montés sur le même pivot armaient aussi 2 CRABES. Ce canon SR pouvait être mis à terre.
L'équipage disposait en outre de son armement individuel et de grenades qui démontraient toute leur efficacité pour détruire des sampans et fouiller les roseaux.
Le CRABE de commandement du 6e escadron avait la particularité d’être armé d'une triple rampe de lancement de 16 grenades Mle 48, très efficace pour arroser les cocoteraies par des tirs directs.
Contre les fortes chaleurs, la bâche est souvent en partie déployée.

[i] Un Landing Craft Tank est une barge de débarquement destinée à l'assaut amphibie et au transport de chars de combat sur des têtes de pont.
C'est la nature du terrain très particulière du Delta du Mékong et son utilisation par l'adversaire qui a amené le commandement à orienter de plus en plus l'action militaire vers les opérations amphibies. Les moyens fluviaux, les vedettes, chalands ou pinasses du Génie, ne permettaient pas de remonter jusqu'à l'intérieur du pays, les rizières et les canaux. Il manquait un engin de transport et de combat. Or une commission française avait découvert en 1945, dans un surplus US, des stocks de CRABES, qui ont été achetés et dirigés vers l'Indochine.
Ils ont été testés une première fois dans le secteur de Mytho, par le commando Ponchardier (commando marine), puis abandonnés dans un arsenal de Saïgon. La 13e DBLE dans le secteur de Hoc Mon, les testera une nouvelle fois. Cependant, mal utilisés, par des équipages sans formation mécanique et seulement équipés de leur armement individuel, groupés en trop petit nombre, nombre insuffisant pour mener à bien les manœuvres de force nécessaires pour dépanner le matériel souvent enlisé, des équipages doivent abandonner leurs CRABES sur le terrain après y avoir mis le feu.
Grâce à l'initiative du capitaine Étienne OGIER de BAULNY, un chef visionnaire, doté d'une farouche obstination, mais aussi grâce à la compréhension du lieutenant-colonel BRUNET de SAIRIGNÉ, dont la 13e DBLE détenait les derniers exemplaires encore utilisables de ces engins. Un groupe formé initialement par le 1er et le 2e escadrons détachés en Cochinchine, récupérera les CRABES.
Au début de l’année 1948, les deux escadrons de CRABES sont mis sur pied à Gia-Dinh au sein du 1er Groupe d'Escadron du 1er REC (par changement de dénomination au 1er novembre 1947). Un escadron est composé alors de 3 pelotons de combat à 8 CRABES chacun (2 patrouilles de 3, un CRABE de commandement et un CRABE mortier). Le peloton Hors Rang (PHR) possède 2 CRABES de commandement et 2 CRABES de dépannage.
Les missions confiées à un escadron sont le bouclage de zone, le ratissage des rizières, l'appui de feux aux bataillons d'infanterie, le relais de transmissions, etc. Les résultats tactiques sont tellement bons, en Cochinchine, qu'un escadron de CRABE est formé au Tonkin au 1ª Régiment de Chasseurs. Il rejoindra plus tard le 2e GA.
UNE TRANSITION NECESSAIRE
L'évolution du conflit, les nécessités tactiques, comme le manque d'infanterie adaptée et d'armes lourdes, vont faire évoluer et transformer les escadrons en sous-groupements amphibies avec l'apport d'un peloton de LVT Alligator et d'une compagnie portée. En septembre 1951, un 7e escadron CRABE est créé à la portion centrale, et les sous-groupements deviennent des Groupements Autonomes (GA). En octobre 1951, un 2e GA est créé au Tonkin avec un 8e Escadron et un escadron du 1er Chasseur.
Une nouvelle organisation intervient le 1er avril 1953, les 1er GA (Cochinchine) et 2e GA (Tonkin) deviennent Groupement Amphibie au sein desquels les S/Gpt deviennent des GEA pour Groupe d'Escadrons Amphibies, comprenant entre autres un escadron de CRABES et un escadron LVT. Les escadrons de LVT seront numérotés dans la dizaine.
À suivre ……….
Sources :
- Wikipédia
- CRABES et ALLIGATORs dans les rizières – Jacques Jauffret – Lavauzelle 1999
- Https // char français.net
- DRPLE
- Véhicules et engins du 1er REC – M. Pelissier françois
Photos :
- Un M29 Weasel transportant des blessés en Belgique en 1944 © Wikipédia
- Un M29 Weasel utilisé lors des expéditions polaires françaises © Wikipédia – Brigitte Alliot
- Un CRABE du 1er REC en Indochine © theatrum-belli.com- Un CRABE du 1er REC en Indochine © maquette-garden.com
[1] Un Landing Craft Tank est une barge de débarquement destinée à l'assaut amphibie et au transport de chars de combat sur des têtes de pont.