Dernièrement je discutais avec un ami sur le fait ressenti que je me sentais invisible aux yeux de ceux qui je côtoyais lors de mes balades-promenades en ville. Ce constat d’invisibilité sociale rend compte du processus d’effacement des individus de la scène publique, c’est un point de départ à une analyse de ce sentiment de manière structurelle. Ainsi, s’impose le constat que les personnes deviennent invisibles, par l’effet des significations qui sont projetées sur elles.
On ne voit donc que ce qui fait sens. Ainsi il est possible de disparaître c’est-à-dire d’être insignifiant. Cependant cette disparition n’est pas une donnée mais un processus et c’est en tant que telle qu’elle peut être saisie. Disparaître est d’abord être contenu sous une apparence. Et c’est dans la tension entre l’apparence sous laquelle on se tient d’abord et l’opportunité qu’elle donne d’être déconstruite que se joue la possibilité d’être comme un être nouveau. Être invisible me semble au contraire être tenu à une forme. Elle nous habille et s’impose à nous de l’extérieur sans que nous ne puissions désormais l’habiter. C’est pourquoi il me semble pertinent de parler de vies fantomatiques. Des vies transparentes où l’apparence n’est plus prise sur le réel. L’apparence n’apparaît que si elle est chargée de signification et donne une certaine indication de l’état de notre société profondément individualiste et égoïste. En ce sens, chaque apparence qui nous représente est un outil pour saisir la réalité, laquelle ne se dévoile que dans l’invisibilité des hommes. Aussi trois questions sont posées :
- Comment les hommes peuvent-ils être rendus invisibles et que reste-t-il d’eux-mêmes sinon des traces ou des stigmates ?
- Que signifie devenir un « homme-fantôme » ou un homme qui n’existe « qu’en rêve » ?
- Je me demande pour conclure si comprendre ces phénomènes d’invisibilisation n’est pas renoncer à faire du caractère ou de la subjectivité (énergie, lutte pour la reconnaissance etc.) un facteur déterminant pour mieux saisir les mécanismes structurels et généraux qui en forment la genèse.
Aucune figure n’est d’avantage propice à la réflexion que la “silhouette d’un homme invisible” dont l’existence se manifeste uniquement par les effets qu’elle produit.
A mi-chemin de l’absence et de la présence, le modèle de l’homme invisible permet d’aborder des questions aussi différentes et importantes que le statut de la perception (que vois-je vraiment), la valeur d’une morale (que ferait-on si nous pouvions agir à la suite des autres et hors de leur regard ?), ou encore, le sens de la solidarité (l’homme invisible est-il SDF ou une personne âgée ?), l’invisible social que les passants ne regardent plus !
C’est dire à quel point nous sommes tributaires de l’identité que les autres nous accordent.
En fait pour être invisible, il suffirait de ne pas être vu. Pour illustrer cette « lapalissade », je prends comme référence cet ancien film des années 1924 du réalisateur Murnau où un homme qui, de portier en uniforme qu’il était, subit un déclassement en devenant “homme-pipi”. Il est alors rendu invisible par l’indifférence et son invisibilité devient sociale. On le voit uniquement comme celui que d’habitude on ne voit pas…
Quand arrive le temps de la retraite faites donc très attention à ne pas vous retrouvez dans la situation de ce portier en uniforme… Vous ne serez jamais invisible au sein de nos Amicales.
Commandant (er) Christian Morisot