Cette lettre était destinée à mon Ami, mon compagnon, (adjudant-chef Durieux, alias Dutilleul, dont le portrait est présenté ci-dessus avec une aquarelle de Rosenberg) décédé avant que ne puisse l'envoyée. Préméditions, je partage…
J’ai l’œil renseigné de l’octogénaire, ce personnage à la mémoire saturée pour avoir fait le tour de ses souvenirs et qui arrive au bout d’un long chemin semé d’embûches. Je me présente avec les mains lisses, celles d’un bourgeois, parfois raffiné juste ce qu’il faut, et j’affiche, avec une toute petite prétention, des formes de cultures et de valeurs qui doivent bien agacer certaines de mes connaissances qui ne seront jamais mes Amis et qui sont malheureusement si nombreux.
En fait, ma vie, je l’ai vécue en prise directe, apprenant à vivre à la Légion étrangère d’une autre manière que ce bourgeois raffiné cité. J’y ai appris que notre société s’abrite des hommes ou s’accommode d’eux. Pour moi, l’adaptation à la vie de légionnaire était devenue familière quand il le fallait, silencieuse si nécessaire et capable de désinvolture autant que de gravité. J’avais en moi, le sentiment d’être satisfait d’avoir fait le bon choix, armé d’une puissante « estime de soi », ressorts puissants qui me permettaient de tenir debout (« Momo-erectus », disaient certains de mes compagnons) de quoi me faire avancer dans un avenir prometteur.
Toutes choses banales qu’un homme ne peut ignorer et l’empêchent de devenir un chien écumant. Je me souviens que pour me donner une impression furtive de grandeur, dans ma petite enfance, je montais au plus haut de la plus grande dune baignée de lumière face à la mer à contempler du haut de ma « grandeur »: les fourmis humaines. A chaque fois, en imagination, je jetais une bouteille à la mer, océan d’archives pour détromper les générations futures et leur expliquer que dans la période où il m’a été donné de vivre, la jeunesse n’était pas seulement un moment de la vie, mais s’affichait comme une valeur suprême et que le droit le plus difficile à défendre était celui d’échapper à la fête.
Il y avait fête de tout. Comme l’écrivait vainement un auteur célèbre :
« rien ne pouvait être glorifié, affirmé ou même apparaître qu’à travers les fastes de la fête ».
« Homo Erectus festif » régnait sur le jour et la nuit, sur la semaine et le dimanche, partout, au lendemain d’une guerre qui tuait moins d’âmes que la paix, les Français retrouvaient une forme de liberté et devaient se reconstruire ainsi, devait quelques temps plus tard imposer le frisson de l’interdit d’interdire sous la forme d’une amorce de révolution qui devait laisser des traces indélébiles… Je n’ai découvert le mouvement “mai 68” que très tard, pendant ce temps-là, j’étais à Madagascar et je n’avais aucun goût pour les prévisions des horoscopes et des informations, mon avenir, je le vivais au présent à pleines dents…
Mon cher Ami, je divague, bien sûr, cela me fait le plus grand bien de dire n’importe quoi. Il est vrai aussi que ton propos où tu exclames sans complexe une satisfaction indécente d’un vécu exemplaire légionnaire m’inspire mille et une choses... L’écriture avant l’avènement des « textos» était une activité calligraphique courtoise et relevait d’une certaine délicatesse inspirée par une élégance de cœur.
Aujourd’hui on affiche dans les librairies et dans les bibliothèques de lycées la liste des droits du lecteur : “le droit de ne pas lire, le droit de sauter les pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de lire n’importe où, le droit de lire à voix haute”, ils en oublieraient presque le droit de fermer sa Gu…
Je me souviens de ce vieux pépé solitaire, curieux et mystérieux bonhomme qui fréquentait mon enfance et qui hurlait en parlant de la transformation que nous faisons des mots: « Monsieur », disait-il, “ c’était être poli et se reconnaître obligé, aujourd’hui, ce n’est pas s’affirmer mais s’amoindrir, c’est s’incliner » et de rajouter en conclusion qui sera celle aussi de ces irrévérencieux écrits: « Il y a bien plus qu’une simple comédie humaine et sociale dans tout cela, mon bon Monsieur !». Je ne vous le fais pas dire mon bon ami…
Surtout ne vois pas dans cette courte missive un quelconque message, il n’y en a pas et mes propos n’ont d’autres ambitions que de garder avec toi un contact bienveillant au risque de parler de tout et de rien, histoire de faire en ta compagnie un bout de route sur le chemin de l’amitié. Comment pourrait-il en être autrement, en regardant ce qui se passe dans le monde et en Europe où pour de multiples raisons, l’avenir de l’humanité se révèle chaque jour plus sombre et incertain.
L’affrontement de puissances économiques, financières et militaire est redoutable, la surexploitation de la nature, sont autant de facteurs qui concourent dans une lutte croissante. Bienheureux ou bien-malheureux celui qui peut se retrouver dans cette confusion où domine l’incohérence, l’intolérance, la haine et le racisme.
En fait, trop de choses sont cachées pour pouvoir discuter sérieusement avec cohérence, aussi je me garde de tout commentaire inutile dès lors qu’il m’est impossible d’imposer les valeurs qui sont les miennes.
Bien à toi.
Amitié.
Commandant (er) Christian Morisot