Pierre Mac Orlan écrivait en 1933 : « Le jour où un légionnaire ressemblera à s’y méprendre à un soldat d’infanterie, il n’y aura plus de légionnaire. Mieux que par l’effet de toutes les propagandes dirigées contre elle, la Légion disparaîtra ! »
En parcourant les comptes rendus hebdomadaires du major (er) Pierre Jorand publiés sur notre site, un constat s’impose : de jeunes légionnaires, premier contrat achevé, naturalisés, quittent l’Institution pour reprendre du service dans des régiments d’infanterie non-légionnaires, dans la Police, la Gendarmerie, les Douanes ou encore les services d’Etat et la fonction publique.
Le phénomène n’est pas nouveau : autrefois, c’était surtout au profit de la Gendarmerie ou des Douanes. À partir de la distinction de 1ère classe (plus de trois ans de service), un légionnaire pouvait demander à servir « à titre français » et se présenter aux concours de ces institutions. Les sous-officiers qui faisaient ce choix gagnaient quelques avantages par rapport aux « T.E. » : un sergent-chef devenait adjudant après quatre ans de grade, alors que sous le statut étranger il pouvait rester sous-officier subalterne à vie. De plus, ils n’étaient plus soumis à contrat et pouvaient envisager une carrière tranquille. Mais les bonnes choses ont une fin, et la règle tomba : retour au statut étranger ou mutation dans une formation du régime général.
Aujourd’hui, alors que le recrutement de Français s’essouffle, voir des légionnaires partir vers les Troupes de Marine a de quoi surprendre. Leurs nombreuses implantations offrent des séjours là où la grenade à sept flammes n’a plus voix au chapitre. Comme l’écrivait le lieutenant-colonel (er) Antoine Marquet, la Légion étrangère, tout en restant « l’ultima ratio » de nos dirigeants, est désormais miscible dans le tronc commun de l’armée de Terre. Ses missions sont identiques à celles des autres troupes, et réciproquement. Les séjours outre-mer qu’elle propose se résument à deux régiments miniatures : le glorieux 3ème REI en Guyane — renforcé par des unités « régulières » — et le non moins glorieux Régiment du Tonkin, le 5ème Etranger, ressuscité en format lilliputien à Mayotte, histoire d’aérer son drapeau condamné depuis l’an 2000 aux mites muséales.
Le légionnaire a du mal à envisager un avenir quasi exclusivement métropolitain, lui qui n’a connu cela que lors de moments critiques où la Patrie était en danger. En 1870, pendant la guerre franco-prussienne, la Légion fut engagée en métropole malgré l’interdiction légale : deux bataillons partirent d’Algérie, un autre fut levé en France avec des volontaires étrangers. Ils se distinguèrent à Orléans, à Belfort, puis participèrent à la répression de la Commune de Paris — ce qui explique sans doute l’aversion persistante des communistes — avant de regagner l’Algérie.
Plus tard, durant la Seconde Guerre mondiale, elle participa aux combats les plus rudes, d’abord très brièvement sous le drapeau de Vichy puis au sein de la France libre, avant de s’illustrer en Afrique, en Italie, en Provence et jusque dans le cœur de l’Allemagne. Étonnant destin que celui de cette troupe à qui l’on interdisait jadis de fouler le sol métropolitain, mais qui fut appelée deux fois à sauver la Patrie au plus noir de son histoire.
Aujourd’hui, l’engagement a perdu ses attraits romantiques et ses horizons brûlés de soleil. Les képis blancs vont chercher dans un passé devenu lointain courage et consolation, pour continuer leur route avec cette abnégation sacrificielle qui peut aller jusqu’au don de leur vie. Le légionnaire demeure un homme d’exception parmi les hommes. Il n’acceptera jamais de bonne grâce une Légion sans pittoresque, sans grandeur, sans relief. Professionnel en marge des rythmes sociaux, il garde l’orgueil de servir avec panache.
Un légionnaire est aussi libre qu’un écrivain : il choisit les paysages de son rêve et son monde intérieur les anime. Tous portent un idéal secret, souvent plus impérieux que l’amour de la patrie.
Mais qu’avons-nous à leur offrir aujourd’hui ?

Commandant (er) Christian Morisot