Les tribulations d'un fusil.

Episode Un.

C'était l'époque où le chef du Service Information et historique de la légion étrangère coiffait plusieurs casquettes, celles de rédacteur en chef du magazine Képi Blanc, de directeur d'une imprimerie de labeur, de directeur du musée de la légion étrangère et de ses archives.

Début mars il reçut la visite de deux ressortissants de la Confédération helvétique.

L'un d'eux, la soixantaine bien sonnée, était en visite chez sa fille qui résidait dans le sud de la France.

Il expliqua au chef du SIHLE qu'en Suisse, les réservistes gardaient leur fusil après leur service militaire, sans être obligé de le rendre une fois la retraite venue.

"Je souhaite faire cadeau du mien au musée de la légion", lui dit-il; "j'ai l'intention d'assister aux cérémonies de Camerone et à cette occasion je vous l'apporterai, mais il faudrait que la douane française me laisse entrer sur le territoire français avec mon fusil."

Le chef du SIHLE, devant une telle générosité, ne put que répondre favorablement à cette requête aussi surprenante qu'inattendue.

Episode Deux.

Dans les jours qui suivirent, il passa maints coups de fil pour atteindre le bon bureau du service des douanes, qui comme chacun le sait, dépend du ministère des finances.

Cela prit du temps; il n'y avait pas encore Internet à la disposition du vulgum pecus. Mais enfin, début avril, le contact fut établi avec le bureau idoine du sous-service d'une sous-direction du dit-service.

"Très bien, mon colonel, mais votre musée n'est pas agréé à recevoir des armes, surtout en provenance de pays étrangers"; c'est en gros ce que répondit le préposé contacté.

"Ah, bon? Peut-il être agréé et que faut-il faire pour cela?"

"Vous devez en demander l'autorisation à tel service… " et suivit l'adresse de ce service.

"Est-ce long pour recevoir la réponse?"

"Cela peut prendre plusieurs semaines"

Sueurs froides chez le chef du SIHLE. Il imaginait l'honorable et paisible citoyen helvétique, arrêté à la frontière et accusé de trafic d'armes, d'invasion armée etc… quelle publicité!

Bref, contacté téléphoniquement, le responsable du service en question, apaisant les craintes du chef du SIHLE, lui indiqua la marche à suivre: envoyer un courrier en bonne et due forme demandant que le musée de la légion étrangère soit agréé par le service des douanes; mais il fallait impérativement préciser le point de passage à la frontière, le jour et l'heure, ainsi que l'immatriculation de la voiture, le nom du conducteur etc… afin que les douaniers autorisent le brave Helvète et son arsenal à pénétrer sur le territoire français.

Et il n'y aurait pas de réponse de la part des douanes françaises!

Re-contact par téléphone en urgence avec le généreux donateur pour obtenir tous ces renseignements.

Enfin munies de tous les détails du voyage de ce brave citoyen, les demandes d'agrément et d'autorisation de passage à la frontière furent envoyées à qui de droit.

Episode Trois.

Le matin du 30-avril, une voiture immatriculée en Suisse trouva une place pour se garer tout près de l'entrée du quartier Viénot, route de la légion. De nombreux spectateurs matinaux patientaient sur l'autoroute, qui était fermée à cette occasion (à l'époque, c'était autorisé). Soudain des cris retentirent et un mouvement de foule se produisit près des voitures. A peine nos braves Suisses, quittant leur véhicule, avaient-ils tourné le dos, qu'un énergumène avait forcé le coffre de leur véhicule et tentait de s'enfuir en brandissant le fusil.

Les badauds s'interposèrent rapidement, et cela mit de l'animation au sein des spectateurs. Arrêté, le voleur fut remis à la gendarmerie et nos Suisses récupérèrent l'objet du délit, mais après moult explications sur cette arme, son origine, la raison de sa présence dans une voiture, suisse de surcroit, sa destination etc… Heureusement, l'affaire s'arrêta quelques temps après et nos braves Helvètes purent assister à la cérémonie, l'arme étant confiée à la garde du poste de police du quartier Viénot.

Le fusil[1] fut remis après la cérémonie, comme convenu, au conservateur du musée, accompagné de paquets de cartouches: "Essayez-le, vous verrez comme il est précis" conseilla l'ex-possesseur de cette arme.

Epilogue.

Après cette matinée mouvementée, le chef du SILHE retrouva nos généreux donateurs et leurs familles dans le courant de l'après-midi, pour les remercier de leur don.

Au moment de se quitter, l'un d'eux s'adressa au chef du SIHLE:

"Dites, mon colonel, ça vous intéresse, un CHAR ?"

Ce dernier refusa poliment, arguant le manque de place, la difficulté de le faire acheminer à Aubagne… etc.

Imaginez la réaction du COMLE si la réponse eut été positive…

Simon Terrasson.

* Le fusil (un Schmidt-Rubin K31 probablement) fut testé au champ de tir de Carpiagne: il était d'une très grande précision.