FSALE

 

J’ai eu l’honneur de connaître un des rares survivants de cette affaire. Quarante-cinq ans environ, la taille plutôt petite que moyenne, le teint bistré, les yeux petits et vifs, les traits ouverts, énergiques, dans les gestes cette allure un peu brusque que garde toujours l’ancien militaire sous l’habit bourgeois, tel est au physique le capitaine Maine, aujourd’hui en retraite. A sa joue, marquée d’une balle qu’il reçut en Crimée et qui lui fait comme une large fossette, à la rosette d’officier ornant sa boutonnière, sans peine on reconnaît qu’il a dû passer par de rudes épreuves. Souvent prié de nous raconter l’épisode de Camaron, il s’y refusait toujours, non par fausse modestie sans doute, mais ce souvenir, disait-il, si honorable qu’il fût, ne laissait pas de lui être pénible. Un soir pourtant, comme nous le pressions, il dut céder à nos instances, et c’est son récit, religieusement écouté, que j’ai essayé de reproduire.

Suit le récit du combat par le capitaine Maine récemment présenté sur ce site il y a quelques jours, nous reproduisons ici la fin du récit:

                                                                                                                                                      

"Nous étions arrivés ainsi dans un petit pli de terrain à quelque distance de l’hacienda, où se tenaient le colonel Milan et son état-major. C’est là tout ce qu’il en reste ? demanda-t-il en nous apercevant ; on lui répondit que oui, et, ne pouvant contenir sa surprise, Pero non son nombres, s’écria-t-il, son demonios. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons ! Puis s’adressant à nous en français : Vous avez soif, messieurs, sans doute.

J’ai déjà envoyé chercher de l’eau. Du reste ne craignez rien ; nous avons déjà plusieurs de vos camarades que vous allez bientôt revoir ; nous sommes des gens civilisés, quoi qu’on dise, et nous savons les égards qui se doivent à des prisonniers tels que vous. On nous donna de l’eau et des tortillas, sorte de crêpes de maïs dont le bas peuple au Mexique se sert comme de pain et sur les quelles nous nous jetâmes avec avidité. Au même moment arrivait le lieutenant Maudet, couché sur un brancard et entouré d’une nombreuse escorte de cavaliers ; d’autres blessés venaient après lui.                                                                          

La nuit était tombée tout à coup ; sous les tropiques, le crépuscule n’existe point non plus que l’aurore, et le jour s’éteint comme il naît, presque sans transition. En compagnie de nos vainqueurs, nous fîmes route vers leur campement de la Joya, où nous arrivâmes assez tard ; il y régnait une grande émotion, et les blessés encombraient tout. Là, malgré la parole du colonel Cambas, nos armes, qu’on nous avait laissées d’abord, nous furent enlevées ; il fallait s’y attendre ; on nous réunit alors à nos camarades faits prisonniers avant nous. Épuisés par la fatigue et par la souffrance, noirs de poudre, de poussière et de sueur, les traits défaits, les yeux sanglants, nous n’avions plus figure humaine. Nos vêtements, nos chapeaux étaient criblés, percés à jour ; les miens pour leur part avaient reçu plus de quarante balles, mais par un bonheur inouï, durant cette longue lutte, je n’avais pas même été touché.                                     

Comment en étions-nous sortis sains et saufs ? Nous ne le comprenions pas nous-mêmes, et les Mexicains pas davantage ; seulement le lendemain je me tâtais les membres, doutant encore si c’était bien moi et si j’étais réellement en vie. »                                                                                                             

Tel est ce glorieux fait d’armes où 65 hommes de l’armée française, sans eau, sans vivres, sans abri, dans une cour ouverte, sous les ardeurs d’un soleil meurtrier, tinrent en échec pendant plus de dix heures près de 2,000 ennemis. Grâce à leurs dévouements, le convoi fut sauvé. Lentement il remontait dans la direction de Cordova et n’était plus qu’à deux lieues de Camaron, lorsqu’un Indien, qui de loin avait assisté aux opérations militaires de la journée, vint annoncer qu’un détachement français avait été enveloppé dans l’hacienda, que les Mexicains étaient en nombre et qu’ils barraient la route. Il était alors cinq heures environ, et la 3e compagnie était presque anéantie.                                                                                    

Outre les grosses pièces d’artillerie de siège, les fourgons du trésor, les prolonges et les voitures de l’intendance militaire, chargées de matériel et de munition, le convoi traînait à sa suite une foule de charrettes du commerce et près de 2,000 mules portant les provisions des cantiniers civils ; cela faisait un défilé interminable que ralentissait encore le mauvais état de la route.                                                            

Dans ces conditions, toute surprise devait être fatalement désastreuse ; le capitaine Cabossel, des voltigeurs, chargé de la conduite du convoi, n’avait avec lui que deux compagnies du régiment étranger et point de cavalerie ; il fit faire halte aussitôt et dépêcha un exprès à la Soledad pour réclamer de nouvelles instructions ; il reçut l’ordre de revenir sur ses pas.                                                                                             

A la même heure, le colonel Jeanningros, également prévenu par un Indien, faisait demander des renforts à Cordova. On lui expédie deux bataillons d’infanterie de marine ; il en laisse un au Chiquihuite pour conserver la position ; lui-même, avec la légion étrangère et l’autre bataillon, se porte en avant au milieu de la nuit, et ramasse en passant les grenadiers du capitaine Saussier, qui prennent l’avant-garde.          

Au point du jour, la colonne était en vue de Camaron, mais déjà l’annonce de son arrivée avait mis en fuite les Mexicains qui s’occupaient d’enterrer les morts, et Milan levait en toute hâte son camp de la Joya.                                                                                                                                                                     

On rencontra, à 100 mètres environ du village, évanoui au pied d’un buisson et grièvement blessé, le tambour de la vaillante compagnie. Pris pour mort par les Mexicains qui la veille au soir avaient visité le champ de bataille et jeté parmi les cadavres de ses camarades, le froid de la nuit l’avait réveillé ; il s’était dégagé peu à peu et s’était traîné droit devant lui, jusqu’à ce que la douleur et l’épuisement l’obligeassent à s’arrêter.                                                                                                                                    

Dans la cour de la ferme, le désordre était affreux et n’attestait que trop bien l’acharnement de la lutte ; partout d’énormes plaques de sang desséché, partout le sol piétiné, les murs défoncés ou éraflés par les balles ; puis çà et là des fusils brisés, des baïonnettes et des sabres tordus, des sombreros, des képis, des effets d’équipement militaires, déchirés, en lambeaux, et sur tout cela du sang. Parmi ces débris on ramassa la main articulée du capitaine.                                                                                                                    Cependant les cadavres avaient été enlevés ; on les découvrit plus tard séparés en deux tas distincts, ceux des Mexicains au nord, de l’autre côté de la route, ceux des Français dans un fossé au sud-ouest de l’hacienda. Une cinquantaine des Mexicains étaient déjà enterrés ; mais il en restait encore plus de deux cents.

Les Français avaient perdu vingt-deux hommes tués dans l’action ; huit autres, il est vrai, moururent presque aussitôt des suites de leurs blessures, et parmi eux le sous-lieutenant Maudet, qui, transporté à Huatesco, succomba le 8 mai. Les Mexicains s’honorèrent eux-mêmes en rendant à ses dépouilles les honneurs militaires. Il y eut de plus 19 soldats et sous-officiers blessés.                                                   

Chez les Mexicains comme chez nous, par une particularité curieuse, le nombre des morts fut plus considérable que celui des blessés ; du reste, on remarqua que des deux côtés presque tous les hommes avaient été frappés à la tête ou dans le haut du corps. Quant aux survivants prisonniers, ils suivirent d’abord la colonne mexicaine, parfois traités avec égard, souvent aussi malmenés, injuriés ; mais nous n’avons pas à décrire leur odyssée à travers les villages et les forêts vierges des Terres-Chaudes, sans cesse forcés de fuir avec leurs gardiens devant l’approche des troupes françaises.                                                                       Pourtant le bruit de leur héroïque défense s’était répandu dans le pays et avait excité chez tous, amis ou ennemis, une admiration unanime. Les autorités françaises s’occupèrent de leur faire rendre la liberté ; mais dans le désordre incroyable où se débattait alors l’administration libérale, les négociations de cette sorte n’étaient pas aisées à conduire. Après trois longs mois d’attente et de souffrances, un premier convoi de 8 prisonniers, dont faisait partie le caporal Maine, fut échangé contre 200 soldats et un colonel mexicains que nous avions en notre pouvoir. Dans l’intervalle bon nombre des blessés avaient encore succombé ; quelques-uns, qui n’avaient pu quitter l’hôpital de Jalapa, rentrèrent plus tard.                                                      

Ce retour des prisonniers fut un perpétuel triomphe ; dans toutes les villes et les villages où ils passaient, la foule se portait à leur rencontre et les acclamait.                                                                                              Les Indiens surtout, dont l’esprit se frappe plus aisément, restaient saisis à leur vue d’une sorte d’étonnement superstitieux et s’écriaient enjoignant les mains: « Jésus-Maria, les voilà !" ,                                   

Dès leur arrivée au corps, le chef de bataillon Regnault, qui commandait alors par intérim le régiment étranger, au lieu et place du colonel Jeanningros, appelé à Vera-Cruz, s’empressa de rédiger un rapport circonstancié du combat de Camaron dont on ignorait encore les détails.

Ce rapport très émouvant, très bien fait, parvint par voie hiérarchique jusqu’au général en chef Forey.              A son tour celui-ci voulut qu’il en fût donné lecture à toutes les troupes du corps expéditionnaire, et dans un ordre du jour daté de son quartier général de Mexico, le 31 août 1863, après avoir glorifié les braves qui avaient soutenu cette lutte de géant, comme il disait, il déclara qu’une si belle conduite avait mérité des récompenses extraordinaires. En vertu donc des pouvoirs à lui conférés, Maine, sergent depuis son retour et déjà décoré, devait être promu au grade de sous-lieutenant à la première vacance, dans le corps ; Schaffner, Wensel, Fritz, Pinzinger, Brunswick, recevaient la croix de la Légion d’honneur,quatre autres la médaille militaire.                                                                                                                                                              

Peu de temps après le régiment étranger était rappelé en Europe ; les nominations, confirmées par décret impérial, parurent au Moniteur universel le 9 août 1864.                                                                         Aujourd’hui le chemin de fer de Vera-Cruz à Mexico traverse Camaron et passe sur les fondations des deux anciennes maisons, en face de l’hacienda en partie détruite pour l’agrandissement du village.                     Non loin de là, à la place où dorment les héros, s’élève un tertre, surmonté d’une colonne brisée qu’entoure en serpentant une guirlande de lauriers ; point d’inscription : leur gloire y supplée ; c’est le gouvernement mexicain qui fait les frais de l’entretien ; mais depuis le jour mémorable, pendant toute la durée de l’occupation, chaque fois qu’un détachement français passait devant Camaron, les tambours battaient aux champs, les soldats présentaient les armes fit les officiers pieusement saluaient de l’épée.  

Monsieur Lucien Louis-Lande (1847/1880)

Un tès grand merci à monsieur Francisco Alvarez Tejada.  

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