FSALE

 

Colomb Béchar

« 2 nov. 1903 ».,

Une date dans l’histoire de la Légion étrangère, la prise de Colomb-Béchar. Gravée dans la pierre de chaque côté du portail de la redoute, elle accueille les nouveaux venus. Construite par les légionnaires ainsi qu’en fait foi la grenade à sept flammes qui surmonte la date gravée, la redoute est le quartier du bataillon de Légion.

Dès le soir de mon arrivée je fus affecté à une section, où je retrouvai quelques copains de l’instruction ; le lendemain matin je partais au travail avec les autres. La vie de légionnaire commençait.

 

Toute la journée nous travaillions aux chantiers le torse nu sous le soleil qui lous brunissait la peau. Les spécialistes étaient maçons, mineurs, plâtriers, charpentiers, menuisiers. Les autres, ceux qui n’avaient pas de capacités reconnues, étaient employés comme manœuvres ; je déchargeai ainsi des tonnes de pierres, maniai maladroitement des pelles et des pioches, et mes pattes inexpérimentées se gonflaient d’ampoules et s’en allaient en morceaux. L’apprentissage de la dure. En même temps je faisais l’apprentissage de l’esprit du bled, de l’esprit légionnaires. Jusque-là j’avais été en compagnie d’une majorité de bleus, habillés en légionnaires mais qui avaient tout à apprendre encore, qui pensaient encore selon les préceptes étroits et standard de la plus ou moins bonne société dont ils sortaient. Là c’étaient des « vieux », qui avaient roulé leur bosse un peu partout, qui avaient complétement oublié les opinions reçues, ne jugeaient plus que selon eux-mêmes, ce qui étaient infiniment juste et original.

Obligés d’apprécier des choses et des faits entièrement nouveaux, jamais enseignés, ils s’étaient habitués à comprendre au lieu d’apprendre, en négligeant les valeurs toutes faites ; ils avaient une façon entièrement nouvelle pour nous, jeunes débarqués, de faire leur métier de soldats. Ils ne subissaient plus la discipline et la règle parce que c’était inévitable ; ils les acceptaient de bon gré,  parce qu’ils en avaient découvert l’esprit et la nécessité ; et à la société de bourgeois racornis jamais sortis de leur rue, ils préféraient celle de leurs compagnons d’aventure ou la compréhension, la philosophie naïve et désabusée, la bonté brutale et sans pleurnicheries des filles qui suivaient les colonnes, celles dont le passé était aussi mystérieux et mouvementé que le leur ; ou bien la solitude, dont ils n’avaient plus peur depuis qu’au désert ils avaient appris à la connaître.

La fille du légionnaire :

Je venais d’être affecté, au bout de quelques semaines de présence au bataillon, à l’emploi envié de caporal d’ordinaire, ce que l’on appelle un peu partout « cabot-rata », et qui dans la langue nternationale de la Légion se nomme « cabot-speck ». On y place généralement un bleu quand l’emploi se trouve vacant en garnison (dans le bled on confie au contraire ce poste au plus débrouillard des anciens) ; le bleu lui-même deviendra bien assez vite trop dessalé !

Un jour de ravitaillement que j’avais demandé des hommes de corvée, on m’envoya des légionnaires que je n’avais pas encore vus à la compagnie.

« On est du renfort pour Méridja, m’expliquèrent-ils, le renfort pour la Compagnie Montée. On part dimanche en camions pour la rejoindre dans le bled…

-        Oui, je sais, à Fezzou, un coin qu’ils viennent de prendre, plus loin que le fafilalet ! »

Avec mes trente jours de présence à Béchar, je me donnais des airs de vieux briscard bien renseigné.

« Dis donc, cabot ! me demanda l’un d’eux, est-ce que Rachel tient toujours son bistro sous les arcades, près du bureau de tabac ?

-        La mère Rachel, oui, elle est toujours là ; mais tu connais rudement bien Béchar ?

-        Tu penses ! J’y suis venu il y a dix ans ! Mais pas comme légionnaire, j’étais civil. C’était au moment de la Compagnie Générale Transsaharienne, quand on a construit le bordj Citroën. La mère Rachel, j’ai été collé avec elle pendant six mois. On s’est quittés bons copains, tous les deux ; je suis content qu’elle soit toujours là, j’irai la voir. Hier soir on est arrivé trop tard pour sortir en ville, mais si tu veux ce soir viens avec moi, elle paiera sûrement le coup en me revoyant ! »

Rachel versait à boire à un clientquand nous entrâmes dans son estaminet. Elle posa brusquement son litre sur la table et se précipita.

« Mon vieux Louis ! Cà, alors ! »

J’étais resté à la porte pour les laisser à leurs effusions ; je regardais dans la rue.

« Ah mon vieux Louis ! T’as pas changé, toi, on croirait jamais qu’il y a presque dix ans ! Moi, tu vois, j’ai pas maigri ! C’est ce sacré climat, on boit trop, on dort tout le temps, jamais de mouvement…

-        Tu sais, tu n’as pas tellement vieilli, affirmait poliment Louis … à l’énorme commère. Et Fortune et sa sœur, qu’est-ce qu’elles deviennent ?

-        Les filles ? Ah ! elles ont vingt ans ! Tu sais ce que c’est, pas facile à tenir ! Elles sont encore parties rôder par là… elles tarderont pas à rentrer, c’st l’heure du dîner. Mais tu sais, c’est pas tout ! Tiens, je vais te faire une surprise ! Attends-moi un instant ! »

Louis vint me chercher à la porte.

« Tu as vu si elle est contente, la vieille ? Elle est capable de nous offrir un gueuleton.

-        Qu’est-ce que c’est que cette histoie de surprise ?

-        - Je n’en sais rien. Oh, elle est un peu toquée, faut pas faire attention… Tiens, tu en as une troisième ? dit-il à Rachel qui revenait en tenant par la main une gamine d’une dizaine d’années.

-        La gosse un peu intimidée s’avanca vers le légionnaire, puis se décidant tout-à-coup à réciter la leçon qu’on venait de lui apprendre, elle lui sauta au cou : « Bonjour papa ! »

Les deux mains sur le ventre, Rachel riait aux anges :

« Eh oui ! si au moins tu avais écrit, donné de tes nouvelles, ton adresse ; enfin, je sais bien ce que c’est, on s’en va, on oublie… J’aurais voulu te l’écrireJe l’avais juste de toi quand tu es parti. Elle est venue quelques mois après que tu nous avais quittés… Ah ! j’ai regretté de ne pas avoir ton adresse !... »

Louis qui avait cessé de rire resta quelques instants médusé. Brusquement il se précipita dehors en m’entraînant par le bras.

« Non mais, t’as entendu ? Complétement tapée, cette vieille folle! Et le plus beau, c’est que c’est peut-être vrai ! Ah non ! pas d’histoires ! grognait-il en s’enfuyant à toutes jambes vers le quartier. 

A suivre - "Plus loin vers le Sud"

 

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