FSALE

 

Dans laquelle le caporal-chef Blum finit de raconter son passé mouvementé à Fuhr et l’initie aux subtilités de la vraie et de la fausse comptabilité. Demain, nous apportera le dénouement de cette histoire et nous prendrons connaissance d’une anecdote concernant le lieutenant von Borzyskowski, devenu capitaine… 

La caisse noire (suite)

 

       “...Ma connaissance du pays de mon enfance, l’aide apportée par le fils de notre ancienne gouvernante, des renforts en Alsaciens réfractaires et un peu d’astuce, avec beaucoup de chance, nous ont permis de constituer un maquis qui a fourni d’excellents renseignements et obtenu des résultats intéressants. J’en étais le chef. Je dois dire, avec une certaine satisfaction, que son organisation et sa discipline devaient beaucoup à l’esprit Légion. Administrativement je l’ai assis sur des bases solides en dégageant les ressources financières indispensables. J’ai d’abord puisé dans les perceptions vichyssoises hors de notre zone, puis, lorsque j’ai eu la liaison avec l’extérieur, j’ai pu obtenir du matériel et des fonds. J’ai tenu une comptabilité rigoureuse, mais compliquée, car on nous avait parachuté un mélange de billets français, allemands et américains. C’était à mon sens, pour les dollars, de la fausse monnaie bien imitée. Nous nous trouvions alors à quelques mois avant le débarquement des alliés en Normandie. Je m’étais octroyé, vers la fin de 1943, le grade de capitaine, en fonction des effectifs que je commandais. On m’a promu chef de bataillon au débarquement. Nous avons pris une part active à la libération du Haut-Rhin, avec la 1ère Division blindée du général Du Vigier. Après la capitulation de l’Allemagne, mon rôle était achevé. La situation des volontaires étrangers, engagés pour la durée de la guerre, a été rapidement réglée grâce à la diligence de la Légion. Comme de mon côté j’avais terminé mon contrat, on m’a également libéré. Avant de nous disperser, j’ai organisé une cérémonie d’adieux, au cours de laquelle chacun de mes maquisards s’est vu attribuer la part qui lui revenait, en fonction de son grade et des sommes dont je disposais. Je suis parti sur la Côte d’Azur et j’y ai acheté, l’époque s’y prêtait, un hôtel ; pas un quatre étoiles, mais une honnête maison que je me sentais capable de faire passer à un niveau bien supérieur, car il se situait près d’une belle plage de sable fin. » 

       -« Comment avez-vous pu faire un tel achat ? Il fallait pas mal d’argent, même pour un établissement modeste. » -« Je comprends votre étonnement. J’avais partagé équitablement notre trésor de guerre, mais je m’étais réservé les dollars, que je soupçonnais être de la fausse monnaie. J’ai cependant réussi, sans trop de difficultés, à les convertir en francs. Ces transactions ont d’ailleurs causé ma perte. Il y avait pas mal de trafics sur la Côte d’Azur en ce temps-là. En recherchant quelques gros bonnets du marché noir, les enquêteurs sont tombés sur mes traces, par une erreur d’aiguillage malencontreuse. Je me suis rapidement rendu compte que mon identité de Blum, résistant bon teint, hautement décoré, chef de bataillon de réserve et notable, n’allait pas tarder à révéler un apatride au passé douteux, fiché et recherché par la police. Il était trop tard pour partir rejoindre ceux de ma race en Palestine. On ne m’a pas arrêté tout de suite. J’en ai profité pour filer au poste de recrutement Légion le plus proche, à peu de distance de mon hôtel. On m’y connaissait bien d’ailleurs. J’ai contracté sur-le-champ un nouvel engagement sous le nom de Blum, mais avec un autre prénom que celui sous lequel j’avais précédemment servi, la nationalité de monégasque et l’âge de vingt-cinq ans, pour disposer d’une bonne marge avant la limite autorisée. A Sidi-bel-Abbès j’ai pu contacter mon ancien capitaine de Tabelbala, devenu adjoint du commandant de la Légion. Grâce à lui on m’a repris d’emblée comme caporal-chef. Le médecin a validé, sans sourire, l’âge que je donnais et m’a déclaré « bon pour le service ». J’ai été convoqué par le « Père Légion », pour m’entendre dire qu’il m’acceptait pour l’étrangeté de mon cas, qu’il connaissait bien mes aptitudes de gestionnaire et de comptable, mais aussi mon penchant irrésistible pour l’argent que je gérais. Or il m’offrait un poste correspondant exactement à mes compétences, mais où je me trouverais à l’abri de toute forme de tentation. Il s’agissait de celui d’expert-comptable et de vérificateur, à l’intendance des Territoires du sud. Il existait bien, dans ce service, un coffre-fort, mais on y enfermait que des documents confidentiels et sans doute la bouteille de whisky du directeur. Il était donc complètement dépourvu de fonds. Le colonel espérait que je n’avais pas pris le goût du whisky avec l’âge, afin que je puisse regagner mes galons par la qualité de mon travail. Il désirait que je lui serve d’oreille auprès des « riz-pain-sel », dans l’intérêt de la Légion, si l’intendance lui cherchait noise. »

Il y eut un long moment de silence pesant. Chez Blum, il s’agissait plutôt d’une imploration muette pour arrêter là son étrange et romanesque confession qui posait finalement plus de questions qu’elle ne fournissait d’explications. Il semblait anxieux comme dans l’attente d’un verdict. De son côté, Fuhr tentait d’assimiler ce récit, en évaluant intuitivement la part de vérité qu’il pouvait contenir et celle d’une probable affabulation. C’est souvent le cas chez les vieux légionnaires. Ils se reconstruisent un passé, en glissant sur leurs faiblesses pour ne retenir que les actions dont ils sont fiers. Mais, tandis que son esprit tentait d’y voir clair dans ses souvenirs d’enfance et de se remémorer ce qu’il savait des régiments de volontaires étrangers durant la guerre, une vague de tendresse pour ce vieil homme le submergeait. Il paraissait pitoyable et attendrissant en raison de tous les souvenirs d’enfance qui le liaient à lui. Il s’entendit, avec étonnement, poser une question banale, indigente, sans grand rapport avec cette confession pathétique. N’était-ce pas pour rompre le silence, en évitant toute appréciation ou jugement : 

       -« Vous êtes caporal-chef et vous assumez cependant une fonction dévolue à un officier, à la rigueur à un sous-officier supérieur. J’en suis surpris. » 

       -« Comme caporal-chef, avec mon âge, je suis un seigneur parmi les hommes de troupe et les caporaux. Je n’ai aucune dépense à assumer, ce qui ne serait pas le cas si j’acceptais de passer sous-officier, comme Monsieur Candéla et le commandant de la Légion le désirent. Je suis respecté et je fais figure de vieux sage auprès des jeunes que j’aime beaucoup. Je les aide de mon mieux à traverser les rigueurs de la vie militaire et à admettre la discipline. Leur jeunesse m’est nécessaire, car je suis seul et je n’ai pas de famille. Dans ma fonction on me considère comme un chef de service qui assume une tâche peu enviable et pénible. Je suis bien estimé et personne ne fait attention à mon grade. Si je passais au grade supérieur, il faudrait que je m’intègre à la société des sous-officiers, que je quitte ma jolie chambre dans le quartier, pour le mess-hôtel de la garnison et que je remplisse les fonctions de popotier comme dernier promu. Je préfère demeurer le premier dans la troupe que le dernier ailleurs. Je sais que le colonel commandant le 1er étranger l’a très bien compris. Je me retirerai, dès que le temps sera venu, comme caporal-chef. J’irai finir mes jours, s’il en reste, à la Maison du Légionnaire à Auriol, près d’Aix-en-Provence. J’aime mon travail et je suis un intoxiqué des chiffres comme d’autres le sont de mots croisés ou de bridge. Je suis heureux ici et protégé de moi-même, comme du monde extérieur qui m’a été contraire. Mais, je commence à ressentir les effets de l’âge et d’une vie trop aventureuse. C’est la raison pour laquelle vous me voyez affublé de ces verres qui sont des loupes. Je n’ai plus rien du fringant sergent-major de vos souvenirs d’enfance. Vous ne m’avez pas reconnu, tant j’ai changé, et je regrette de vous offrir cette image dégradée. Mais mon cœur est resté le même. Je vous ai retrouvé avec beaucoup de joie car vous êtes le témoin d’une période heureuse de mon existence. » 

       -« C’est exactement ce que je ressens. Je dois ajouter que notre rencontre, tout à fait imprévue de mon côté, a fait surgir en moi le passé merveilleux, attachant et un peu féerique de ma plus tendre enfance. Il s’agit de mes premiers souvenirs, sans doute les plus nets justement parce qu’ils sont les premiers. Je n’avais pas conscience de leur existence. Après avoir quitté Khénifra, ils s’étaient effacés de ma mémoire. Je les retrouve intacts et précis. De quel tréfonds ont-ils pu surgir ? Je vois quelle affection j’avais pour vous qui me traitiez en adulte. Et voilà que je découvre la suite de cette histoire soudainement interrompue. Une suite chargée d’aventures et je constate que chaque fois que vous avez quitté la Légion, ou quelle vous a quitté, votre vie s’est déroulée dans de grosses difficultés et en dehors de la légalité. Je remarque aussi que le retour du fils prodigue dans son sein, vous a toujours été propice. Que je suis heureux de vous retrouver après tant d’années ! Certes, je ne vous ai pas reconnu physiquement, mais votre voix et votre manière de vous exprimer, me restituent l’image qui était en moi. Vous aviez l’avantage de connaître mon nom par les états et les relevés de comptabilité que j’expédiais à l’intendance. Le nom de Blum ne signifiait rien dans mon esprit. Dire que j’étais venu voir un technicien chargé du contrôle de ma gestion, pour savoir si mon travail ne présentait pas des incohérences et des erreurs. Et je découvre en lui, à travers le nom de Souffris, tout un pan, totalement oublié, de mon existence à ses débuts et une suite d’aventures extraordinaires. » 

       -« Il est vrai que j’ai tout de suite remarqué dans les documents que nous recevions ici, le nom de Fuhr. Un simple coup de téléphone au service des effectifs de la Légion m’a permis de comprendre que vous étiez bien le fils de mon vieil et regretté ami, l’adjudant de compagnie du poste de Khénifra. J’espérais, tout en le redoutant, qu’un destin favorable me permettrait de vous voir, sans être certain toutefois que vous auriez conservé un bon souvenir de l’ancien sergent-major qui vous avait offert un ânon. Je n’ai pas très bien compris pourquoi on avait affecté un saint-cyrien dans un poste administratif qui demande une certaine pratique de la comptabilité et pas mal d’expérience. Mais j’ai commencé à en deviner la raison lorsque notre directeur m’a demandé de regarder attentivement, sur pièces, l’administration de vos magasins, après son inspection chez vous. Il avait exigé la relève du titulaire pour inadaptation. Il estimait que la comptabilité de vos magasins, compliquée à l’excès, devenait inextricable. Vous êtes sans doute venu me voir pour savoir si les redressements effectués sont corrects et suffisants. Je n’ai rien remarqué d’anormal. Expliquez-moi ce qui vous tracasse. » 

       -« Je commandais la compagnie, en avril dernier, durant l’absence du capitaine en mission de longue durée dans l’erg Chech. Votre directeur s’est livré à une inspection inopinée. Elle a mal tourné à cause du mauvais caractère de notre officier des détails, Laurier, que vous devez connaître. » 

       -« Oui ! J’ai contrôlé sa comptabilité depuis sa prise de fonctions dans votre compagnie saharienne. Il est venu me voir au cours d’une de ses liaisons à Alger. Il a toujours été un responsable sérieux, précis et méticuleux, même s’il poussait le souci du détail jusqu’à couper les cheveux en quatre. Quand le directeur ma annoncé sa relève, je lui ai dit qu’on perdait un bon professionnel. J’ai vu que je l’avais contrarié. »

        -« J’ai remplacé Laurier par un sous-lieutenant qui venait de nous être affecté. En arrêtant la comptabilité le 30 avril, je me suis aperçu que les retenues pour l’alimentation avaient été sous-évaluées et que des erreurs de manipulation de numéraire avaient dû se produit à cause du manque d’expérience du trésorier. Je ne suis même pas sûr qu’il ait bien inscrit toutes nos recettes. Quoiqu’il en soit, il restait sur la table un excédent de quelques milliers de francs, sans qu’on parvienne à le régulariser. J’en suis toujours au même point. Cette situation me préoccupe beaucoup. J’en suis, d’une certaine manière responsable. Je n’ai pas su préserver Laurier. J’ai accepté sa relève par un jeune officier inexpérimenté que j’aurais dû mieux surveiller à ses débuts. Il est manifeste que notre comptabilité présente des erreurs ou des lacunes que je suis impuissant à retrouver et à combler. Il faudrait que je sache si vous avez, au cours de votre contrôle portant sur le mois d’avril, décelé des anomalies dans les documents que nous vous avons envoyés. Dans la négative, j’ai besoin de savoir comment sortir de cette situation et apurer ma comptabilité. »

       -« Maintenant je comprends bien votre problème. Ne vous faites aucun souci. Avec moi ici aux vérifications vous n’avez rien à redouter. Le directeur n’y connaît rien et il a une absolue confiance dans mon travail, à juste titre d’ailleurs. Ainsi, vous me dites que votre arrêté de comptabilité du 30 avril ne correspondait pas à ce qui existait en caisse au même moment. Vous n’avez pas trouvé l’origine de cette différence. C’est ce qui arrive souvent aux payeurs peu expérimentés lorsqu’ils procèdent aux versements de la solde, sans l’avoir soigneusement préparée au préalable, avec des enveloppes. Votre officier des détails avait-il préparé ses versements ? » 

       -« Non bien sûr. Il a voulu effectuer ses opérations directement, comme il l’avait vu faire à Sidi-bel-Abbès. » 

       -« Je n’ai décelé aucune faute grossière de comptabilité, au cours des vérifications des doubles venant de votre compagnie. Il n’y a qu’une explication possible : Des versements erronés et rien d’autre ! J’avais bien remarqué que les barèmes retenus pour les droits à la solde par le nouvel officier des détails, étaient passés à la catégorie supérieure, comme s’il s’était trompé de ligne. J’avais également noté une modification dans votre système des retenues pour l’alimentation. Mais vous aviez joint un compte-rendu à la comptabilité du mois de mai pour rectifier les erreurs de barèmes et revenir à l’ancien système pour les retenues de l’alimentation. Donc pour nous, votre comptabilité redevenait parfaitement claire, malgré des à-coups que l’inexpérience du remplaçant de Laurier rendait plausibles. J’en ai parlé au directeur qui n’a pas insisté. Il m’a simplement demandé de suivre les redressements sans faire de feuille d’observations. Il me semble que le cas d’une ou plusieurs recettes non inscrites, ressurgissant après plusieurs mois d’exercice, est à exclure. De toute façon je vais, en moins d’une heure, vous expliquer tous les mécanismes d’une parfaite comptabilité les astuces du contrôle pour découvrir d’une manière infaillible les erreurs et les falsifications. Après quoi je vous donnerai les moyens de rendre les fausses écritures indécelables. Enfin, si par aventure il subsistait un problème qui vous chagrine, alertez-moi. Il existe toujours un moyen astucieux de retrouver une parfaite régularité en écritures. Il faudrait un contrôle très long et très approfondi, pour détecter les fonds. C’est pratiquement impossible, sauf dénonciation par quelqu’un qui aurait pris part à l’établissement des fausses pièces comptables. Asseyez-vous ici, mon lieutenant, je vais vous révéler l’envers du décor du contrôle, ses faiblesses aussi, toutes les ficelles du métier de faussaire. Cette connaissance vous servira plus tard, lorsque vous serez responsable de la gestion d’une unité. Aucun comptable ne pourra vous avoir, sauf à déserter avec la caisse, c’est pourquoi il faut veiller à n’y laisser jamais beaucoup de numéraire. » 

(à suivre…)

Recuilli par AM

 

 

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